Concours Association Tunisienne pour la Pédagogie du Français 2007

Ce texte a reçu le 3ème prix du concours d'écriture organisé par l'A.T.P.F. (association tunisienne pour la pédagogie du français). Le sujet du concours était: imaginez la vie d'un étudiant de lettres en l'année 2107.


Je frémis, je pâlis, à la vue de ce spectacle horrible. Je tremblais comme la dernière feuille d'un arbre mourant. Quel funeste sort! Quel destin terrible! Je fixais l'abîme ténébreux qui m’entourait. Il était chargé d’une promesse qui m’arrachait presque les larmes des yeux, la promesse de ma perte imminente. Mais où ma raison se va-t-elle égarer ? Ce n’est qu’une coupure d’électricité. La dernière remonte à un demi-siècle à peu près. La compagnie d’électricité et de gaz avait certifié à l’époque que, théoriquement, ça n’arriverait plus jamais grâce à un système de distribution interne de l’électricité dans chaque local, alimenté par l’énergie solaire. Nous, étudiants de lettres, ne pouvons véritablement pénétrer le domaine des technologies avancées. Par contre, ce qui est sur, c’est que, visiblement, ce qu’on nous a enseigné en Histoire est, pratiquement, faux. Le tout électrique, quelle bêtise ! Maintenant plus rien ne marche dans la maison. Sans climatiseur, il va faire un froid qui mord. Si seulement mes parents étaient là ! Ils sauraient quoi faire, eux. Je suis seul et totalement coupé du monde extérieur. Le plus grave dans l’affaire, c’est que maintenant je ne peux ni me connecter pour suivre mes cours à l’université virtuelle, ni faire mes devoirs à l’aide de mon ordinateur. Que faire ? 

 

Soyons méthodiques, veux-tu ? J’ai un texte à traduire de l’anglais vers le français, un texte poétique à analyser linéairement et un exposé sur l’analyse génétique. Hé quoi, l’exposé est pour la semaine prochaine, j’ai donc encore du temps devant moi. De toute façon, les axes de l’exposé sont évidents : Premièrement, je dois définir ce rapport que les auteurs, par le biais notamment de l’objet manuscrit, entretiennent avec l’écriture et leur conception du travail scriptural. En outre, La curiosité génétique rendait possible l’accès à l’atelier de l’écrivain, au texte dans la dimension de son devenir. Secondement, Il faut parler de l’agonie de ce type d’analyse. En effet, les ordinateurs ont fini par remplacer les manuscrits, après avoir remplacé les livres. Les écrivains préfèrent maintenant taper leurs textes sur ordinateur et, même si quelques écrivains lèguent leurs disques durs vers la fin de leurs carrières respectives, tout comme Hugo avait légué sa « malle aux manuscrits » à la Bibliothèquenationale de Paris, engageant la première impulsion à ce mouvement, l’analyse génétique a fini par disparaître. Ainsi, les technologies font mourir les Lettres. Or, sans mon ordinateur, sans cette technologie, comment vais-je traduire mon texte ?

 

Quel froid de canard ! Et quel supplice que de devoir traduire sans mon logiciel de traduction ! Je n’ai qu’à taper le texte en anglais et il le traduit en français. Je n’aurai qu’à rectifier quelques figures de style et phrases idiomatiques que, malgré toute l’avancée technologique, ce genre de logiciels n’arrive pas encore à traduire correctement. Cette fois, je suis obligé d’utiliser un dictionnaire, le bon vieux dictionnaire, le dictionnaire électronique qui marche avec des piles et dont l’écran est lumineux. Je suis sauvé ! Mais le tout est de savoir le retrouver dans le noir. D’ailleurs, ça finit par abrutir l’étudiant que de traduire ses textes par ordinateur. Ces logiciels sont faits à la base pour aider l’étudiant, non pour faire le travail à sa place. Mais il faut quand même avouer que quand on traduit une phrase avec l’ordinateur, c’est rare de retrouver le courage et la vertu de ne pas en traduire une autre aussi facilement. Par voie de conséquence, nul n’est besoin d’expliquer pourquoi le nombre de bons traducteurs a diminué de façon aussi fulgurante parmi les étudiants de lettres. Ceci dit, le jour où les logiciels seront en mesure de traduire les textes littéraires correctement, le monde pourra se passer de traducteurs à tout jamais.

 

En ce qui concerne l’analyse linéaire des textes, j’ai aussi un logiciel qui peut s’en charger et ne me laisser que le soin de la rédaction. Celui-ci est basé sur une méthode qui se pratiquait au XXème siècle déjà : Les étudiants de ce siècle manquaient tellement d’inspiration pour commenter les mots qu’on leur a imposé de dessiner un tableau à trois colonnes, la première destiné à recopier le texte mot par mot, chacun en dessous de l’autre, la seconde à identifier les mots syntaxiquement, c'est-à-dire identifier la nature des mots et leurs fonctions dans les phrases en ajoutant des remarques sur la transitivité des verbes, sur la subjectivité de certains adjectifs… Enfin, la troisième colonne contiendra l’interprétation donnée aux mots. De nos jours, l’ordinateur s’en charge mais ne peut interpréter les occurrences ; il se contente de donner des synonymes aux termes, desquels l’étudiant pourra construire une interprétation comme l’appartenance à un champ lexical ou autre. Quelle bêtise que cette méthode ! Les jours de devoirs, où on doit se présenter en chair et en os au centre des examens, j’ai vu des étudiants se plaindre du manque de temps car ils ne pouvaient remplir leurs sublimes tableaux à trois colonnes, j’en ai vu qui viraient complètement vers le commentaire syntaxique et en arrivaient à commenter une phrase comme « il a mangé la pomme » de cette manière très fine : « il » est le sujet, il est l’actant. « a mangé » est un verbe conjugué à une forme composé ce qui lui confère un aspect accompli, l’action est ainsi déjà accomplie dans le temps et on ne peut l’interrompre ( on ne peut plus rien pour la pauvre pomme, elle est déjà dans le ventre du cruel « il »). Le verbe manger étant transitif, il suppose un complément d’objet direct qui est « la pomme » qui subit l’action et est par conséquent passive contrairement au « il » actif. Quelle justesse d’analyse ! Quelle finesse dans l’interprétation !

 

Il faudrait décimer ces tentatives de théorisation des approches analytiques des textes littéraires qui limitent l’espace de la pensée. Il aurait mieux valu immoler les manières de procéder toute faites qui tuent le génie en nous. Démasquons le démon de la logique scientifique qui n’a cessé de sucer les effusions lyriques, les alliances de mots admirables, les belles phrases, la langue harmonieuse et élégante. Ses yeux de vampires ont étourdi nos esprits où rien de beau ne subsiste. Les romans de mon temps nous présentent toujours un héros qui réfléchit de manière déductive pour ne pas dire lucide, et qui maîtrise les dernières technologies pour ne pas dire bien intégré dans son siècle. Les intrigues racontent les péripéties auxquelles fait face chacun dans le milieu professionnel qui est devenu de nos jours un véritable bassin de requins. La sensibilité est morte, on la tue dès ses premières manifestations dans cet abattoir appelé Université. Le profil du littéraire n’est plus celui d’une personne doté d’une richesse intérieure qui la rend capable d’écouter et de lire, d’intégrer les personnages de romans en soi, de décoder les visées des auteurs, d’en tirer une morale, de savoir les analyser en profondeur, mais il est celui d’une immonde machine programmée grâce au cours de méthodologie pour répéter les mêmes inepties dans tous les commentaires à faire, un monstre qui engloutit le maximum d’idées qu’il aura apprises dans les critiques pour les répéter machinalement.

 

Quoique j’ai peut être tort de m’opposer à ces façons de faire qu’on nous inculque, sans quoi l’anarchie règnerait dans les écrits des étudiants, j’ai raison de dire que la logique mathématique a assassiné la poésie. Les logiciels qui répètent les mêmes procédés théoriques dans l’analyse littéraires en arriveront bientôt à rivaliser avec les professeurs de français, robotisés à présent.

 

La lumière ! Quel éblouissement ! Plus de panne d’électricité ? Je n’y comprends rien ! Je ne sais si j’ai passé deux minutes ou deux heures à méditer. Mon ordinateur se rallume, je le ferme, et je pars chercher mon dictionnaire, du papier, et un stylo.   

                                                                                                    - Mohamed Anis Abrougui -

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Commentaires (6)

6. cody bunk Le 12/12/2008 à 14:52

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slt jack jé lu le text il est nul etc...(entre nous jé rien compri ;je suis nul en francai tu me connéSmiley)
je regolSmiley si il a recu le 3èmme prix c .a.d qu'ilest génial
you are the number one manSmiley

5. Najd Le 07/01/2008 à 18:00

vraiment chapeau bas!!!!!!!!!!!!!!!bravo anis.

4. Anis Le 29/10/2007 à 09:36

merci sana, j'apprécie le compliment. ça doit être une merveille comme ça a reçu un prix ;)

3. Sana' (sanabilove) Le 10/10/2007 à 23:25

Je ne sais quoi dire!! j'adore tout simplement! c'est cool de ta part de vouloir partager l'essaie avec tes amis non tunisiens, mais sache que tu as des amis tunisiens qui n'ont pas eu l'opportunité de lire cette merveille et que grâce à ce site l'ont put. et bien sûr qu'on en veut plus ;)

2. Anis Le 30/08/2007 à 03:42

Merci Senda, c'est que mes amis non tunisiens n'ont pas tous eu accès à ce texte, donc je le diffuse sur le net pour que toutes mes connaissances intéressées puissent le lire. Pour le plus, je suis en train d'écrire quelque chose, mais je ne veux pas gacher la surprise! merci encore chère amie!

1. senda Le 18/08/2007 à 12:09

anis pourquoi tu nous fais ça!!! ;( tu m as replongée dans un bain de souvenirs terribles!! oh my GOD!! non je rigole c est la nième fois que je le lis vu que je l ai à la revue mais c 'est toujours aussi génial!! on en damende plus!!
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Dernière mise à jour de cette page le 06/06/2008

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